J'ai dormi comme une masse cette nuit mais pas vraiment assez.
Dans mon lit je pensais au voyage, je pensais à la violence de la mort d'Hippolyte. LF dit "Hypotypose".
Ça fait deux jours que la vie est vraiment belle et je suis euphorique. Comme le thé que j'ai bu chez Bea. Comme le fou rire quand j'ai cru voir quelqu'un déguisé en Père Noël. (Mais c'était une femme en jogging orange avec un voile beige que j'ai pris pour une barbe)
Je suis dans l'avion et je vois ma mère qui passe et repasse devant moi, le long des allées.
Pas loin devant, il y a un jeune allemand qui ressemble à Stephen Dorff et qui serre contre lui son oreiller d'avion comme un objet transitionnel. Il ne le lâche pas.
Tout à l'heure, on s'amusait à changer la chaine sur le petit écran en face du siège vide de devant. Ça me fait penser aux pièces vides, meubles immobiles quand il n'y a personne, Matholde qui me dit en riant que les objets, les couverts vont danser pendant qu'elle sera à Los Angeles. And then Virginia.
Y a pas beaucoup de bruit, l'avion glisse et je pense à la nuit blanche qui nous attend.
Jour blanc. Pas de nuit: on arrive à 6h du matin, il sera 23h en France. Saut dans le temps. Je me demande à quelle heure on va traverser l'obscurité. Nuages dessous.
Tout le monde est calme et silencieux, immobile. Je suis assise à coté d'un homme qui n'a pas jeté même un regard vers moi. Les hôtesses de l'air de Japan Airlines sont particulièrement aimables. À 14h40 elles se mettent à baisser les volets sur les hublots [ma mère, qui regarde Silver Linings Playbook à coté de moi, se tourne et hurle quelque chose à propos du film] les hublots, cachent les nuages et la Russie qu'on survole, éteignent les lumières.
We're being put to sleep, je me dis.
Je me dis qu'on va nous réveiller pour le petit déjeuner, à 4h30 du matin - ou 21h30 [je sens le bras de ma mère s'alourdir sur ma jambe - je les ai étendues, j'ai des courbatures - elle s'endort un peu. Il y a les Misérables à la TV on demand, j'entrevois Tom Cruise torse nu sur un écran un peu plus loin, j'ai un magazine qui explique comment être bien dans son corps, le masque Alain Delon dans mon sac, Giono, TS Eliot et toute la Recherche du temps perdu, j'ai envie de prendre en photo tous les Japonais qui dorment dans l'avion, et d'écouter les Rolling Stones. Et pourquoi pas, je me dis. Je suis déjà loin de tout, déjà au dessus de la mer blanche apparemment.]
3h de vol et je parle déjà trop.
18h il fait nuit noire, 11 277m au dessus de la Sibérie - c'est le moment qu'on choisit pour tout rallumer. À Tokyo il est 1h du mat, Nonal dort. J'ai essayé de dormir, j'ai rêvé. Les rêves du sommeil paradoxal, ça veut rien dire. Je sors le Coté de Guermantes et je laisse les mots couler. Les mots sont parfaits.
Alain Delon va à 938km/h. Je m'en sers comme masque pour dormir. 2h à peine - bienvenue à Tokyo Haneda.
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